/ Témoignage /
/

Entretien avec le Dr Lucas, Vice-président du Conseil de l’Ordre

Suite à mon article du mois dernier sur les sites internet professionnels et ce que l’on a le droit de mettre en ligne, j’ai reçu de nombreuses questions… Je décryptais notamment les différentes publications du Conseil National de l’Ordre des Médecins à ce sujet.

Pour aller plus loin et répondre à vos interrogations, j’ai eu le plaisir de rencontrer le Docteur Jacques Lucas, Vice-président du Conseil National de l’Ordre des Médecins, Délégué général au Numérique. Nous avons pu discuter ensemble des sites internet professionnels et de qu’un médecin est autorisé à mettre en ligne.

--

Nous avons eu de nombreux retours sur le sujet des photos, notamment sur des clichés avant/après certains types d’opérations. Quel type de photos peut-on publier en ligne sur son site professionnel ? Quel est la limite ?

Docteur Jacques Lucas : « Les photos du professionnel sont bien entendu autorisées. En ce qui concerne les photos dites avant/après, deux choses sont certaines : la première est que le patient ne doit pas pouvoir être reconnu. La seconde est que la photo ne doit pas être interprétée par l’usager comme étant une garantie de résultat, notamment lorsque cela concerne l’aspect esthétique. Il faut alors que le médecin fasse preuve de discernement. C’est d’ailleurs du ressort de la protection pour le médecin. En effet, les médecins ont une obligation de moyens, mais pas une obligation de résultats. Il ne faut donc pas que les photos laissent entendre « Je vais vous opérer et voici le résultat post opératoire ».

L’objectif d’une photo est de servir d’illustration à un acte, pas d’en déduire des conclusions de résultats. Je recommanderai donc davantage des illustrations plutôt que des photos en matière de chirurgie plastique – comme nous l’indiquons dans notre manuel de communication et publicité sur le web (Le médecin dans la société de l’information et de la communication).

Les patients fantasment déjà bien assez leurs opérations, évitons donc de transmettre en plus des photos de résultats espérés. Cela risque de devenir très périlleux ensuite pour le médecin ! »

Sujet très proche, celui de la vidéo. Est-il possible de mettre des vidéos en ligne sur son site professionnel ? Avez-vous un « cahier des charges » type ?

Docteur Jacques Lucas : « *Il n’y a pas de cahier des charges précis. Ce seront les mêmes recommandations que pour les photos, à savoir la garantie d’anonymat du sujet en priorité. *

Parfois une vidéo vaut mieux qu’un long laïus et peut permettre d’expliquer de nombreuses interventions, à première vue compliquées. Si on prend l’exemple des varices, on peut facilement imaginer des vidéos à visée pédagogique destinées au grand public. Elles doivent ainsi avoir une visée informative.

Nous allons nous-même avoir bientôt une chaîne Youtube au Conseil National de l’Ordre. Je pense que la vidéo peut véritablement être un très bon outil, notamment sous forme de tutoriel. »

Si un praticien dispose d’un site internet plus de vidéos, on peut penser qu’il est davantage « mis en avant » que ses confrères n’en possédant pas ?

Docteur Jacques Lucas : « On ne peut pas freiner l’innovation au prétexte que tout le monde n’est pas équipé.

Cela me fait penser à une anecdote qui remonte à plusieurs années. Au tout début des téléphones dits portatifs, un de mes confrères s’était équipé d’un de ces derniers. Ils étaient très volumineux à cette époque et tenaient dans une mallette. Ainsi, lors de ses déplacements et visites, il pouvait continuer de répondre au téléphone et de prendre des rendez-vous. Un médecin de son secteur m’a appelé un jour au bureau de l’Ordre, furibard. Il voulait que j’interdise au premier médecin d’utiliser ce téléphone car cela lui permettait de prendre des rendez-vous sans être à son cabinet, ce que ce dernier ne pouvait pas faire car il n’était pas équipé. Bien entendu, je lui ai répondu que je ne pouvais pas interdire au premier d’avoir une mallette, a lui de s’équiper également ou non.

On ne peut pas interdire à un médecin de s’équiper de moyens au prétexte que les autres ne le sont pas. Ce serait freiner le progrès. En revanche, il faut faire bon usage de ces moyens, qui ne doivent pas avoir une quelconque visée promotionnelle. S’il y a une vidéo par exemple, le médecin ou le chirurgien n’a pas besoin nécessairement d’apparaître dans une posture avantageuse. Néanmoins, il peut détailler des procédures à condition que le contenu de la vidéo ne fasse pas sa promotion. Cela peut être bien plus clair qu’à l’écrit d’ailleurs. »

Tout autre sujet… Quelle spécialité doit apparaître en premier sur le site personnel du médecin ? Sa spécialité ou l’exercice spécifique qu’il en fait ?

Docteur Jacques Lucas : « Le médecin est inscrit sous une qualification ordinale : « docteur en médecine, spécialiste en… ». En revanche, dans le cadre de sa spécialité le médecin peut indiquer un exercice spécifique. Par exemple un cardiologue qui ne fait plus que des cardiopathies congénitales, peut parfaitement indiquer qu’il est cardiologue et spécificité d’exercice cardiopathie congénitale. Il ne s’agit une pas d’une autre spécialité mais d’une restriction de sa spécialité suite à son intérêt tout particulier.

L’idée est d’indiquer clairement sa qualification ordinale et ensuite, s’il en a une, sa sous spécialité toujours dans l’optique d’orienter au mieux les patients. »

Peut-on parler de ses diplômes et les mettre en ligne ?

Docteur Jacques Lucas : « On peut mettre tout à fait mettre en ligne ses diplômes universitaires (ses DU et ses DIU – diplômes universitaire et diplôme inter-universitaires).

*Attention, il faut également que ces diplômes soient reconnus par l’ordre : nous avons d’ailleurs une liste (disponible ici). Cette reconnaissance par l’Ordre n’est pas arbitraire, il s’agit simplement du « droit au titre ». On ne peut pas empêcher certaines personnes de délivrer un diplôme. Mais quel est alors la valeur du diplôme ? Nous reconnaissons donc dans cette liste un certain nombre de DU et DIU en nous reposant sur la qualité de la formation. Cela permet également d’informer la population. *

On peut aussi passer des diplômes, faire des publications, mais sans nécessairement l’afficher : cela fait partie de la formation permanente des médecins. »

Peut-on faire état de sa thèse et de ses résultats sur son site ?

Docteur Jacques Lucas : « La thèse est publique et la plupart du temps les étudiants obtiennent d’excellents résultats. En revanche, il me semble que mentionner la note pourrait avoir un petit arrière-goût de publicité et je n’en vois pas nécessairement l’intérêt. »

Un médecin peut-il indiquer sans faire de publicité qu’il est la référence dans un domaine en particulier ?

Docteur Jacques Lucas : « Les médecins peuvent bien entendu publier leurs titres et publications mais à aucun moment on ne peut dire que l’on est le meilleur dans une spécialité, ni même une référence. Ce serait alors vraiment de l’auto-admiration et typiquement ce que l’on pourrait nommer de la publicité comparative. En effet, en se plaçant comme référence, on sous entend que les autres ne le sont pas. Un médecin qui aurait ce genre de propos s’exposerait à des contentieux disciplinaires, comme précisé dans notre livre blanc. De plus, inévitablement, il y aura la plainte d’une autre « référence ».

Le médecin doit avoir à l’esprit qu’il peut faire figurer sur son site de l’information honnête et loyale à l’égard du public. Et tout ce qui déborde de ce cadre peut tomber sous le coup de la publicité : telle est la réglementation française. A noter cependant que la réglementation n’est pas la même partout en Europe, comme nous le soulignons dans le livre blanc, mais c’est un autre sujet ! »

Pour conclure…

Docteur Jacques Lucas : « *Il est important de transposer dans le monde digital ce qui existe déjà dans le quotidien. Personne ne reproche à un médecin d’avoir un répondeur pour laisser des messages de prise de rendez-vous alors pourquoi l’incriminer s’il a un site offrant le même service ? Il faut cependant faire la distinction entre information et publicité en posant des barrières claires. *»